Maarten Roels, Terre-en-vue, Janvier 2020

Loin d’être déjà une pratique courante, l’agriculture urbaine est une activité émergente à Bruxelles. Cette dynamique fait partie d’une transition socio-économique et écologique qui vise une meilleure utilisation des ressources dont notamment la terre nourricière, une production et une consommation locale, un respect pour l’homme et la nature, et une meilleure distribution des richesses. Ce processus de transition est impulsé par une convergence de volontés de changement de différents acteurs innovants tels que des institutions publiques, des citoyens / consommateurs, et des entrepreneurs. Nous aborderons ici le rôle des propriétaires des terres et des agriculteurs dans la transition vers une ville plus résiliente grâce à l’essor de l’agriculture (péri)-urbaine.

Les propriétaires de terres agricoles – quel rôle dans la transition ?

Jusqu’il y a peu, il n’existait pas de politique foncière et agricole pour les terres agricoles de Bruxelles. Le maintien de ces espaces était principalement inspiré par la volonté de garder des espaces ouverts non-bâtis offrant une qualité paysagère dans le tissu urbain, d’avoir des réserves foncières pour des projets de développement de logements, ou encore par l’espoir de voir transformer dans le PRAS, ou dans des PPAS, des zones agricoles en zones résidentielles générant ainsi une plus-value importante.

Jusqu’il y a peu, il n’existait pas de vision politique agricole et alimentaire à Bruxelles encourageant les propriétaires publics et privés à choisir un agriculteur durable plutôt qu’un autre. Il n’y avait donc peu d’éléments encourageant les propriétaires à orienter l’utilisation des terres agricoles dans un sens ou un autre. Il est à noter aussi que la demande croissante pour des produits locaux, frais et issus d’agriculture biologique est un phénomène relativement récent. Précédemment, l’absence d’une telle demande n’encourageait pas les propriétaires à chercher des agriculteurs qui pouvaient répondre à cette demande.

En outre, la Loi sur le Bail à Ferme de 1969 interdit au propriétaire terrien de limiter la liberté de culture choisie par son locataire (cf. Art 24). Donc même si un propriétaire préfère soutenir un agriculteur bio, l’agriculteur titulaire du contrat de bail à ferme garde la liberté de cultiver ce qu’il veut et comme il veut, et souvent cela veut dire comme il a fait depuis des décennies et comme il a appris de ses parents, ses conseillers, et ses professeurs d’agronomie. De plus, en tant que titulaire d’un bail à ferme, il ne peut que recevoir son congé pour faire place à un autre agriculteur selon un nombre de conditions strictes. Sans changement de vision et de volonté des agriculteurs, les propriétaires ont donc peu de marge de manœuvre sur des terres occupées.

Malgré ce contexte historique peu favorable au développement de l’agriculture durable, plusieurs propriétaires de terres cultivables ont désiré installer des projets agro-écologiques sur leurs terres. La Commune d’Anderlecht a mis à disposition des terres (constructibles) au projet « Graine de Paysans », un espace test agricole (ETA) qui a vu le jour grâce au soutien du projet « BoerenBruxselPaysans »  financé par des fonds européens FEDER, ainsi que près de deux hectares à la coopérative Radiskale dont un des initiateurs émerge de l’ETA, SMALA Farming et Hierba Buona. La Commune de Jette a décidé de suivre cette exemple et d’autres communes comme Ganshoren et Uccle s’y préparent. La SCRL Le Logis – Floréal, à Bois-Fort, a permis à la Ferme du Chants des Cailles de voir le jour.

L’ULB, avec le soutien du Facilitateur Agriculture Urbaine et Bruxelles Environnement, prépare une mise à disposition de terres à un projet agroécologique avec un axe social important.

Les agriculteurs de Bruxelles

Depuis les années 1970, les « Boerkozen » ont presque tous disparu de la scène bruxelloise et sa périphérie, alors qu’il en restait encore autour de 2000 il y a 50 ans. Actuellement, plusieurs maraîchers continuent dans la périphérie, mais souvent sans connexion avec Bruxelles. Alors que les « Boerkozen » produisaient essentiellement des légumes pour Bruxelles et sa périphérie, aujourd’hui le paysage agricole Bruxellois est dominé par l’élevage et les grandes cultures (céréales, maïs et pommes de terres), les productions sont vendues en dehors de la ville et partent via la grande distribution. Ce changement a été fortement influencé par la politique agricole commune (PAC) de l’Union Européenne qui visait à augmenter la position de concurrence de l’agriculture en Europe sur le marché mondial en augmentant l’échelle des fermes et en se focalisant sur les productions que nous venons de citer, alors que celles-ci ne sont pas du tout adaptées au marché local de la ville. Les écoles agricoles dirigeaient les agriculteurs dans le même sens et les banques finançaient les investissements nécessaires, sachant qu’ils soutenaient un secteur économique avec peu de risques car subventionné par l’Europe.

Les agriculteurs n’étaient pas non plus encouragés à changer de pratiques car la demande en produits locaux était beaucoup moins importante que celle de la grande distribution. De plus, les agriculteurs n’avaient pas forcément toutes les compétences en terme de communication, logistique etc. que nécessitent un travail en circuit court. Les quelques agriculteurs qui souhaitent changer de pratique étaient souvent cadenassés dans leur mode de produire et de commercialiser par des contrats et des emprunts bancaires.

Ouvertures vers une transition agricole à Bruxelles

Aujourd’hui, plusieurs éléments créent des ouvertures vers une transition agricole à Bruxelles. La déclaration gouvernementale Bruxelloise 2019-2024 est un premier élément d’envergure. Elle identifie l’agriculture comme un axe de l’innovation économique au service de la transition et engage le gouvernement Bruxellois à soutenir le développement de l’agroécologie, ainsi que d’avancer vers l’objectif de créer une autonomie de 30 % de la consommation en fruits et légumes pour 2035. A l’heure actuelle, le bail à ferme est en cours de révision dans le cadre de sa régionalisation. Ceci crée des possibilités d’adapter le cadre juridique à la réalité du terrain. En même temps, une révision du Plan Régional d’Affectation du Sol (PRAS) est en préparation. Si ces deux révisions légales aboutissent et entrent en convergence avec la déclaration politique, ceci permettra de donner une impulsion claire aux propriétaires, tout en enlevant une série d’obstacles cités ci-dessus.

L’actuelle croissance de la demande de produits locaux, bio et frais ne font qu’encourager les agriculteurs à réorienter leurs pratiques. Des projets « phare » ont vu le jour il y a plusieurs années et prouvent que leurs approches sont viables. La Ferme du Chant des Cailles et Cycle Farm ont vu le jour il y a quelques années, et plus récemment le projet « BoerenBruxselPaysans » a permis à des projets comme RadisKale, Smala Farming, Hierba Buona, Les Garçons Maraichers de s’implanter à Bruxelles. Une transition est possible quand le cadre politique, la demande des citoyens et l’audace des entrepreneurs s’alignent. Plusieurs associations et coopératives se sont dotées des compétences nécessaires en terme de recherche, d’accompagnement, de formation ainsi que de facilitation, permettant à ces différents acteurs de collaborer dans un mouvement de transition.

Mais nous avons vu que certains obstacles sont difficile à contourner. Il s’agit de ce qu’on appelle les lock in. Ce sont des verrous qui ne permettent pas de changer de pratiques. Des situations de (sur)endettement en sont un exemple classique dans le secteur agricole.

Comment les agriculteurs conventionnels engagés dans des emprunts pour le financement de leurs machines et infrastructures et protégés par des baux à fermes peuvent participer à la transition ? Comment trouver des terres cultivables ? Il semble que la transition ne pourra que se faire si une vraie collaboration en terme de transition et transmission se fait entre la nouvelle et « l’ancienne » génération d’agriculteurs. Un travail de collaboration est également à mettre en place ou à approfondir avec les propriétaires afin d’identifier des terres qui se libèrent ou se libéreront prochainement, pour trouver des terres « oubliées » dans les abords des bâtiments et zonings, des infrastructures comme des serres à réaffecter, des parcs à réaménager, etc. Et si cette collaboration entre agriculteurs et propriétaires s’inspire d’une volonté commune de rendre notre ville plus belle et vivante, la transition agroécologique promet de nous émerveiller dans les années qui viennent.